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Slavy Boyanov est désormais le premier philosophe bulgare - de plus philosophe original, à part des grands courants de la philosophie moderne - dont on connaisse l’existence en France. Cette reconnaissance on ne peut plus tardive s’impose pour plusieurs raisons.
Slavy Boyanov a quatre-vingt huit ans. C’est une grande chance, pour nous autres lecteurs et pour lui, que le sort l’ait préservé jusque-là des maladies. C’est la seule chose dont il l’ait préservé. Il ne lui a épargné ni le dénigrement, ni les humiliations, ni, pour finir, l’oubli prolongé. Comment ne pas s’étonner de ce que ce philosophe personnaliste, disciple d’Emmanuel Mounier, Gabriel Marcel et de Nicolas Berdiaev (le grand philosophe russe le considérait comme un peu son fils ; Boyanov aurait brûlé un paquet de lettres du grand maître de peur qu’elles ne soient saisies par les autorités communistes en Bulgarie) n’intéresse personne, ne serait-ce que comme précieux témoin de l’Histoire ? Boyanov est le premier dissident bulgare (chose que la plupart des Bulgares ignorent) sous le régime communiste. Aussi grotesque que cela puisse paraître, les nouveaux historiens bulgares ignorent ce fait, à en juger d’après le livre d’I. Baéva et de E. Kalinova, selon qui le dissentiment idéologique à partir de la déstalinisation « était exprimé seulement par quelques personnes comme le satiriste Radoï Raline, les caricaturistes Boris Dimovski et Todor Tsonev, le scénariste Christo Ganev, les poètes Constantin Pavlov et Stéphane Tsanev » [1]. Cette affirmation est inexacte car pour ces écrivains et artistes, il ne s’agissait que d’un dissentiment esthétique. Ils n’ont pas écrit pour dénoncer le régime comme l’a fait Boyanov. Ils n’ont pas ouvertement critiqué la vulgate marxiste-léniniste comme le fait Boyanov dans son essai intitulé Dépendance et liberté de l’Homme dans la société.
La plupart des paradoxes ont une explication. En effet Slavy Boyanov n’a pas profité de la mise à l’honneur des quelques dissidents de la dernière heure au lendemain de la chute du mur de Berlin. Il s’est installé en France avec sa famille un peu avant les réformes démocratiques - en 1988. Naturellement personne ne s’est souvenu de ses prises de positions anti-totalitaires. Etant inconnu en Bulgarie comme en France, il a eu toutes les peines du monde à se faire éditer dans les deux pays. Le marché du livre obéit aussi aux lois du marché, cela est bien connu. En outre, Boyanov a un maniement de la langue bulgare que plus aucun écrivain aujourd’hui n’est capable d’égaler. Etait-il alors sérieusement envisageable de se faire traduire, étant donnés la pénurie de bons traducteurs et le manque d’argent ? Et quid de convaincre un éditeur qu’il a tout à gagner à faire connaître la pensée d’un parfait inconnu ?
Bien-entendu, le philosophe bulgare aurait pu et dû être aidé. Après tout, les quelques intellectuels d’origine bulgare qui travaillent à Paris ont été formés pour l’essentiel en Bulgarie. Ils connaissent Boyanov, cela va sans dire. Mais l’individualisme étant la règle dans les sociétés libérales, personne n’aide autrui, surtout pas un ancien compatriote. Alors, cet énergique et vaillant octogénaire a entrepris de se faire traduire sous sa propre surveillance, par des traductrices qui n’ont jamais fait de philosophie, et qui achoppent sur son style poétique. Le travail n’en a été que plus lent et pénible, mais le résultat final est satisfaisant. Les Editions L’Age d’Homme publient une anthologie d’essais de Slavy Boyanov sous le titre L’humanisme - La grande espérance.
Boyanov écrivait Défense de la personne humaine, son maître-ouvrage - la seule contribution bulgare à la philosophie académique occidentale ! - précisément à l’époque où Albert Camus écrivait son L’homme révolté. C’est pour avoir écrit ce livre-là qu’il fut destitué de sa chaire universitaire et condamné au statut de citoyen de second ordre.
Slavy Boyanov m’a appris que la personne humaine est le centre existentiel de l’Univers, que c’est la personne humaine et non pas l’individu qu’il faut s’attacher à défendre dans le combat contre la tyrannie. L’individu est égoïste alors que la personne humaine, elle, ne prétend qu’à la dignité humaine. L’individualisme est tout aussi éloigné de l’essence de l’homme libre que le totalitarisme.
[1] La Bulgarie contemporaine entre l’Est et l’Ouest, L’Harmattan, 2001, p. 138










