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Rencontre avec Luan Starova et Edgar Morin

Mise en ligne : samedi 6 mars 2004

Rencontre

Les frontières des Balkans
Avec l’écrivain de Macédoine Luan STAROVA
Et Edgar MORIN

Animée par Anne Madelain

Arcueil, 6 mars 2004

Compte-rendu rédigé par Cyril HAULAND GRØNNEBERG

Introduction

Cette conférence a donné lieu à un échange entre Luan STAROVA, Professeur à l’Université de Skopje, et membre de l’académie de Macédoine, qui a écrit une saga historique et mythologique sur les Balkans, et Edgar MORIN, philosophe qui n’est plus à présenter de par ses très nombreuses publications dont on peut citer les plus récents : Penser l’Europe, Pour sortir du XX° siècle, Autocritiques, et Les fratricides. Ce dernier ouvrage est sous forme de recueil d’articles parus dans Le Monde, qui fournit notamment une analyse pertinente du conflit et de la situation dans les Balkans.

Les deux auteurs se sont connus avant les conflits yougoslaves avec les rencontres littéraires de Struga (Macédoine), ce qui a valu à Edgar MORIN d’écrire la préface de la version française du dernier roman de Luan STAROVA.

Le thème de la frontière couvre toute l’œuvre de Luan STAROVA, qui a notamment déclaré à ce sujet : « Les Balkans demeureront maudits tant que les frontières ne seront pas oubliées ».

I - Brève allocution de Luan STAROVA

Après avoir remercié les organisateurs de cette rencontre-débat, Luan STAROVA a tenu à rappeler sa rencontre avec Edgar MORIN au début des années 90, ce qui a valu en retour une solide amitié entre les deux hommes.

Luan STAROVA a ensuite expliqué qu’à travers son œuvre littéraire, il essaie de mieux comprendre et faire comprendre la complexité des Balkans, notamment sur la question des frontières, sujet qui fait partie intégrante de sa vie, et de celle de sa famille.

Luan STAROVA est un Albanais qui écrit en macédonien, à qui l’idée d’écrire des sagas est venue pour nier l’existence des frontières, ou plutôt les réconcilier par l’écriture.

Il a tenu à exprimer sa chance d’avoir des lecteurs français qui l’ont quelquefois mieux compris que ses lecteurs albanais ou macédoniens, telle cette lectrice française qui lui a envoyé une lettre qu’il a lue avec une certaine émotion, dans laquelle cette lectrice décrit mieux que lui-même l’aurait fait l’idée de frontière telle qu’elle se dégage à travers son œuvre.

II - Brève allocution d’Edgar MORIN

Edgar MORIN a évoqué son ascendance balkanique (une partie de sa famille est originaire de Salonique) par sa « balkanité matricielle », liée notamment à la nourriture, dans le cadre de ce qu’il a appelé la « gastrosophie », définie comme la sagesse du ventre.

Il a également tenu à évoquer la rencontre de Struga, qui a été pour lui un vrai moment de communion et de fraternité balkanique.

Son implication comme penseur et philosophe dans la guerre de Yougoslavie a renforcé chez lui l’idée d’une forte conscience européenne.

Pour lui, la Yougoslavie était à lui tout seul une sorte d’État frontière entre l’Est et l’Ouest de l’Europe, avec deux histoires différentes entre une partie du territoire marqué par un « Empire romain latinisé » et un « Empire romain orthodoxisé » ayant subi par la suite l’influence de l’Empire ottoman.

La Yougoslavie a donc connu une certaine réalité islamique au sein de la Serbie et de la Bosnie-Herzégovine, fruit de la présence de l’Empire ottoman qui a conduit à des conversions plus ou moins forcées, mais souvent moins que chez les Chrétiens.

La dislocation de la Yougoslavie a été comme on le sait un épisode très douloureux dans l’histoire récente de la région, qui a pris la forme d’une autodestruction bouleversante bien montrée par le réalisateur de cinéma Emir KUSTURICA.

Si l’on compare la Yougoslavie d’avant sa dislocation, on s’aperçoit qu’il y avait moins de « diversité » qu’il pouvait y en avoir dans la France révolutionnaire (Basques, Bretons, Languedociens, Normands...).

Signe d’espoir, il y a un an, KOSTUNICA a repris le dialogue avec ses voisins de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, et une rencontre culturelle interbalkanique a eu lieu à Sarajevo.

Tout cela nous renvoie à l’histoire, et notamment à l’échec de l’idée d’une confédération balkanique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, suite à l’assassinat de DIMITROV, événement d’une portée politique considérable dans la région, qui a peut-être été à l’origine de la rupture entre TITO et STALINE.

Après la Tchécoslovaquie qui a connu un « divorce à l’amiable » en 1993 pour donner la République Tchèque et la République Slovaque et intégrer l’Union Européenne à partir de cette année avec huit autres pays, l’idée d’intégration européenne constitue plus que jamais un enjeu de taille pour dépasser les frontières.

III - Echange-débat entre Luan STAROVA et Edgar MORIN

Au cours de ces échanges, Luan STAROVA a pu faire le constat qu’après les douloureux événements du XX° siècle en Europe (Première et Deuxième Guerre mondiale, dislocation de la Yougoslavie), les frontières continuent à se renforcer dans les Balkans, pendant qu’elles ont tendance à disparaître dans le reste de l’Europe.

Cette croissance des frontières dans les Balkans s’accompagne d’une construction de frontières à l’intérieur des personnes et des familles, puisque ces frontières vont jusqu’à séparer des familles entières.

Le mythe balkanique tel qu’il s’est construit passe par les frontières : à ce titre, le seul jeu qui vaudrait la chandelle consisterait à opérer une réconciliation des différences.

Mais la frontière la plus difficile à déconstruire est la frontière mentale, du fait notamment d’une mémoire négative à l’intérieur des Balkans.

Là encore, l’écriture peut servir à démythifier les frontières.

Pour Edgar MORIN, il existe un malentendu sur l’idée de nation, au sens où la Yougoslavie était une nation pluriethnique au départ.

À la différence de pays comme la France, l’Espagne, ou le Royaume-Uni, les grands Empires ou grands espaces « polynationaux » comme la Yougoslavie se sont effondrés ou se sont disloqués après des tentatives de réforme ou après avoir perdu une guerre (cas de l’Empire Austro-hongrois ou de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale).

C’est justement après la Première Guerre mondiale que la nation devient une entité au contenu homogène, ethniquement, voire ethniquement et religieusement.

À partir du moment où prévaut pour la nation la notion d’homogénéité ethnique après la Première guerre mondiale, alors il y a un malentendu fondamental sur ce que doit être la nation, comme l’a fort justement expliqué un historien comme Arnold TOYNBEE, du fait que la nation a justement pour objet de dépasser la nation d’ethnie et celle de religion.

Le drame des Balkans et de l’Europe au sortir de la Première Guerre mondiale est que c’est cette notion unilatérale et dans certains cas fanatique de la nation qui a prévalu, ce qui a engendré en retour des guerres sanglantes et infernales (cas de la seconde Guerre mondiale et des « guerres yougoslaves »).

Mais quand on voit l’exemple des nations d’Israël et de la Palestine, on voit combien cette notion de nation a pu faire de mal, utilisée dans ce son sens ethno religieux.

Cette analyse nous ramène à l’Europe, dont le projet strictement économique est bien avancé, contrairement à sa partie politique encore balbutiante.

Quant à nous occidentaux, il nous reste à franchir la barrière mentale qui existe au sujet des Balkans, qui consiste à s’imaginer que les Balkans sont habités par des peuples barbares qui se font la guerre, tandis que nous, occidentaux, représenterions la civilisation.

Cette vision des Balkans est tronquée par le fait qu’il y a une profonde méconnaissance, pour ne pas dire une ignorance presque totale de l’histoire des £Balkans et plus largement de l’Europe centrale et orientale.

De plus, la simple lecture récente de l’Europe occidentale montre que, malgré l’existence d’une civilisation très avancée, la plus avancée d’Europe à cette époque, l’Allemagne a sombré dans la barbarie au temps des nazis, et que de multiples guerres ont profondément déchiré l’Europe occidentale (guerres incessantes entre l’Angleterre, l’Espagne, la France et l’Allemagne par exemple).

Enfin, il est important de rappeler la richesse de la culture balkanique, au-delà de l’attribution du prix Nobel de littérature à Ivo ANDRIC, pour son livre Il est un pont sur la Drina, dans les années 60, avec toute une littérature albanaise, roumaine, grecque ou bulgare encore largement méconnue.

À noter également que les Balkans ont eu cette formidable capacité à intégrer d’autres cultures que la sienne propre, avec une connaissance approfondie des littératures françaises, anglaises et allemandes, au moins dans les capitales et grandes villes des pays concernés.

Luan STAROVA a complété le propos d’Edgar MORIN en donnant comme exemple la musique polyphonique qui existe dans la culture balkanique, et en insistant sur le fait que les livres permettent de franchir les frontières.

Mais le problème actuel des intellectuels est qu’il sont actuellement dans les Balkans sur une position défensive face à la montée des nationalismes et des populismes dans la région.

IV - Débat avec la salle

À une question lui ayant été adressée sur l’Etat nation et son rapport à la guerre, Edgar MORIN a répondu que l’arrêt de la guerre était indissociable d’une volonté de paix alliée au développement de la démocratie.

Il est ensuite revenu sur l’idée que l’Europe, après un grand élan de prospérité économique et de construction d’un grand espace économique commun (C.E.C.A., mise en place d’un Marché commun avec la C.E.E et l’U.E.), est devenue un géant économique tout en restant un nain politique, ce qui pose question après l’effondrement de l’U.R.S.S. en 1991-92 et la réapparition de la Russie sur la scène internationale.

En effet, une des idées lancées par François MITTERRAND était la construction d’une Confédération Européenne, dans laquelle la Russie était intégrée.

Cette grande idée n’a pas connu de suite, malgré l’idée avancée de grands travaux communs, notamment sur le Danube, tout comme risque d’échouer l’idée d’une grande constitution européenne avancée par Valery GISCARD D’ESTAING.

Dernièrement, le débat sur l’entrée de la Turquie a montré combien cette construction de l’Europe était lente et difficile, alors que la Turquie est historiquement une puissance européenne qui a été présente dans les Balkans (sous l’Empire ottoman), un État laïc, à la démocratie imparfaite, mais qui a le mérite d’exister, et donc l’intégration pourrait accélérer le processus de démocratisation et de laïcisation de cet État.

À une autre question sur le fait que le débat politique en Europe centrale et orientale, et plus singulièrement dans les Balkans, est dominé voire remplacé par des débats populistes, Edgar MORIN a replacé cette situation par rapport au fait que depuis que l’U.R.S.S. a disparu, le système bureaucratique sclérosé et figé a laissé la place au chaos, avec l’avènement d’un capitalisme agressif et sans scrupule.

Le problème qui s’est posé avec l’U.R.S.S. et les pays de l’Est est que l’abandon d’une économie dirigée et planifiée s’est fait sans transition et sans « programmation » préalable, ce qui a eu pour résultat la progression du populisme dans cette région.

On peut dire que l’on retrouve quasiment les mêmes conséquences négatives en Europe du processus de privatisation « sauvage » des Services Publics dans chaque pays d’Europe, alors que l’Europe aurait les moyens de créer ses propres services Publics.

C’est en ce sens que l’Europe est à repenser, notamment culturellement et politiquement : la solution des problèmes de l’Europe, c’est plus d’Europe sociale et politique, car le problème actuel de l’Europe, mais aussi plus généralement du monde développé de l’Ouest et du Nord, c’est l’hégémonie de l’économie, du calcul, et du quantitatif.

Car le malheur, le bonheur, la souffrance ou le bien-être sont incalculables ou inquantifiables.

C’est aussi en ce sens que des pays comme ceux des Balkans peuvent nous apporter par leur convivialité et leur art de vivre.