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L’immigration des Roms en France - entre préjugés, craintes et chances

Par Saimir Mile
Mise en ligne : jeudi 3 février 2005
La migration est un phénomène qui traverse les temps. A différents degrés et en différentes périodes, toutes les populations ont migré. Pour certaines, la migration est devenue un trait caractéristique de leur identité, ou de l’idée que l’on s’en fait. On peut citer à titre d’exemple les Libanais, ou encore, surtout les dernières années, les Albanais.Y a-t-il une spécificité de la migration rrom en France ? La réponse ne saurait être univoque et d’ailleurs elle appelle une réflexion et une analyse à plusieurs niveaux.

Le préjugé du Rrom nomade versus l’alternative « subir ou partir »

Dans tous les cas, et pour mieux comprendre le phénomène, il faut d’emblée éliminer une idée reçue qui a encore cours dans l’esprit de certains : le soi-disant nomadisme rrom. Arrivés en Europe au 14ème siècle, les Rroms ont marqué l’esprit des autochtones et l’envoûtement a duré pendant des siècles. Voyageurs parce qu’ils venaient de loin, ils le sont resté sinon dans les faits, dans l’imaginaire collectif. Nombre d’écrivains ont dépeint cette image du Tsigane errant de par le monde sans s’arrêter vraiment nulle part. C’est le préjugé le plus répandu des Rroms : un peuple nomade et libre. Libre parce qu’en mouvement.

Pourtant, historiquement rien ne prouve que le voyage soit un trait caractéristique de l’identité rromani. Au contraire, la réalité est qu’ils se sont installés quelque part aussitôt qu’ils l’ont pu. Certes, comme l’installation n’a pas été toujours possible, des groupes rroms ont dû prolonger leur voyage et au cours de l’histoire, certains ont intégré ce mode de vie itinérant ou semi itinérant en tant qu’élément de leur identité, mais il ne s’agit là que d’un nombre limité de personnes.

Quoi qu’il en soit, s’agissant des mouvements migratoires récents en provenance des Balkans, le prétendu nomadisme tsigane en tant que moteur de ces mouvements relève de la fiction. En effet, dans les Balkans les Rroms sont sédentaires depuis plusieurs générations et ils n’ont connu le voyage que par la littérature. La cause de ces migrations est donc à chercher ailleurs, et notamment dans la dégradation de la situation après les changements intervenus à l’Est depuis 1989. En effet, le changement radical d’une économie planifiée à une économie de marché et les privatisations massives ont jeté dans la rue la majorité des Rroms dans les pays ex-communistes. Il est vrai que le changement a été un choc pour l’ensemble de la société dans ces pays, mais un fléau supplémentaire s’ajoute lorsqu’il s’agit de la minorité rrom : le racisme qui a trouvé un terrain d’expression dans la démocratisation.

Il y a, à partir du début des années 1990, un mécanisme combinant à la fois la détérioration de la situation économique, le racisme et la corruption, mécanisme qui met des pans entiers de la minorité rrom dans l’alternative difficile : supporter une exclusion totale ou partir.

Causes et formes de la migration rrom

Il ne s’agit pas là d’être exhaustif sur les causes qui mettent un certain nombre de Rroms sur le chemin de l’exil. Elles sont nombreuses et diverses et on se limitera à décrire l’essentiel. D’ailleurs, elles expliquent le fait que généralement, les Rroms émigrent en famille.

  •  Conflits interethniques
    Il s’agit pas là de conflits dans lesquels les Rroms ne sont pas partie prenante en tant que tels, mais ils se trouvent victimes des conflits ambiants. C’est ce qui s’est passé lors des conflits en Bosnie et au Kosovo. Refusant de prendre partie dans ces conflits, beaucoup de Rroms ont quitté leurs foyers et n’ont pu y retourner parce qu’ils étaient perçus comme des traîtres.
  •  Attaques racistes
    Au début des années 1990, dans le climat général de la démocratisation, la tsiganophobie populaire a trouvé un terrain propice à s’exprimer ouvertement et violemment. C’est ainsi qu’à la suite de rixes, des villages rroms entiers ont été brûlés par des paysans roumains au milieu des années 1990. Bien heureusement, depuis lors de tels actes n’ont plus eu lieu, mais ils sont la preuve d’une ambiance particulièrement tendue qui a poussé des Rroms à partir.
  •  L’exclusion
    Il s’agit, numériquement, de la cause première de la migration des Rroms. Comme indiqué plus haut, il s’agit parfois d’une exclusion totale de toute possibilité de survie : de l’emploi, du logement, de l’éducation, de la santé etc. Comme cette exclusion est le fait d’un ensemble de mécanismes d’ordre politique, social et économique et non pas le résultat d’une politique gouvernementale qui cherche à exclure, il n’est pas aisé d’en cerner le fonctionnement à moins de faire une analyse profonde et globale.
  •  La recherche d’un sort meilleur pour les enfants
    C’est là quelque chose dont on ne pense pas souvent, mais qui constitue une des causes principales de la migration des Rroms. La demande des parents rroms de scolariser leurs enfants dans les écoles françaises en est le meilleur indicateur, tout comme le choix de la France comme pays de destination privilégié par les familles rroms de Roumanie, en raison notamment de la facilité pour les enfants d’apprendre le français.

    Toutes ces raisons expliquent le fait que la migration rrom est familiale et l’émigration individuelle est exceptionnelle. Dans quel cadre s’inscrit cette migration ? Etant donné l’absence d’une véritable politique d’immigration en France, la seule option reste la demande de l’asile politique. Un certain nombre de demandes ont pu aboutir au début des années 1990, mais la politique d’asile est devenue plus restrictive par la suite et actuellement, à quelques exceptions près, les seules demandes ayant une chance d’aboutir sont celles des Rroms de l’ex-Yougoslavie. La Roumanie, la Bulgarie et d’autres pays de l’Europe Centrale et Orientale sont considérés comme « pays sûrs », ce qui exclut la reconnaissance du statut de réfugié à leurs ressortissants.

    L’épisode des Rroms de Zamoly qui ont pu obtenir ce statut à Strasbourg en 1999 pousse pourtant à réfléchir sur le bien-fondé de la notion de « pays sûr ». Toujours est-il qu’il reste un cas isolé et généralement l’asile politique n’est pas accordé à des Rroms provenant des pays de l’Est. Ils se retrouvent donc en situation irrégulière jusqu’en 2002, lorsque l’obligation de visa d’entrée dans l’espace Schengen est supprimée pour les citoyens bulgares et roumains. A partir de cette date, la plupart des Rroms migrants en France sont en séjour régulier, mais en tant que touristes.

    La crainte de l’invasion versus un flux migratoire inchangé


    Lorsque la Roumanie et la Bulgarie, déjà avancées dans leurs négociations pour l’adhésion à l’Union européenne, obtiennent la suppression de l’obligation de visa pour leurs citoyens, on craint fortement une invasion des pauvres de ces pays, et notamment des Rroms. La Roumanie adopte même une réglementation spéciale pour l’occasion, instaurant des peines correctionnelles pour séjour irrégulier dans l’espace Schengen.

    En France, le gouvernement fait de l’immigration irrégulière son principal terrain de bataille. On parle partout d’expulsions, on veut faire du chiffre, tendance toujours actuelle après le remaniement du gouvernement. Pourtant, si on regarde de près, tout est faux : le flux migratoire n’a pas sensiblement augmenté depuis que les Rroms de Bulgarie ou de Roumanie n’ont plus besoin de visa pour se rendre en France. On estime leur nombre à environ 5000 personnes, pratiquement le même qu’avant la suppression de l’obligation de visa.

    Finalement, beaucoup de bruit pour pas grand-chose. N’aurait-on pas à faire à un moyen privilégié de détournement de l’attention du public ?

    Les chances

    Dans une Europe en pleine extension, les mouvements migratoires et leur mode de gestion sont un test des défis que la construction européenne doit relever. Il ne s’agit pas uniquement des migrations, mais plus largement du développement économique de l’Europe élargie et des valeurs humaines qui l’inspirent.

    Il faut d’abord prendre conscience du fait que l’émigration reste un déchirement pour ceux qui y ont recours. Dans le cas des Rroms ceci est vrai autant que pour d’autres populations. D’ailleurs, ceux qui peuvent prendre le chemin de l’exil ne sont pas les plus démunis ; un bon nombre de Rroms en situation de détresse profonde n’ont pas les moyens de quitter leur pays. La politique migratoire commence donc dans la politique du développement, d’un développement juste et équitable, profitable à tous, dans ce qu’on appelle « les pays d’origine ». Une telle démarche limiterait la propension à l’émigration et éviterait à un certain nombre de candidats le déchirement que l’exil provoque.

    Ensuite, il faut comprendre que faire la guerre absolue à l’immigration n’est pas une solution. Certains politiques se plaisent à dire que dans un contexte de chômage élevé, il est irréaliste de dire qu’on a besoin d’immigrants.

    C’est sans compter de réalités socio-économiques évidentes : fuite des cerveaux, vieillissement de la population, désertification des zones rurales et surtout, travail clandestin. Certes, il est beaucoup plus facile et plus payant politiquement de dire qu’il y a du chômage et donc il n’y a pas de place pour des immigrés plutôt que d’expliquer tous ces phénomènes et les moyens de les gérer.

    Mais il faut trouver le courage politique pour s’engager dans cette voie, sous peine de laisser s’installer des tensions qui se révéleront très nuisibles dans un avenir proche. Passons en revue très rapidement les réalités socio-économiques mentionnées ci-dessus qui sont négligés dans le discours politique :

  •  En refusant la scolarisation d’enfants rroms dont les parents sont juridiquement « touristes » ou même en situation irrégulière, non seulement on bafoue un des droits fondamentaux de l’enfant, mais on perd l’occasion d’éduquer des citoyens européens, sans parler des talents exceptionnels qu’on rencontre chez certains enfants et qui ne trouvent pas un terrain propice à leur développement.
  •  Dans la même veine, on ne donne pas à ces enfants et adolescents la chance de pouvoir s’insérer ultérieurement dans la vie professionnelle alors qu’on sait que dans quelques années il y aura besoin de forces actives.
  •  Parmi les Rroms présents en France, un grand nombre a travaillé dans l’agriculture par le passé et se sont trouvé sans emploi à la suite des privatisations. Il y a là un vivier pour les zones rurales qui se désertifient ou qui se transforment en lieux de vacances perdant ainsi leur caractère. Dans ces zones comme ailleurs, nombre de Rroms, notamment des femmes, pourraient être employées dans l’accompagnement des personnes âgées, une activité qui fait partie de la culture rromani.
  •  Enfin, un certain nombre de Rroms se trouvent dans le marché noir de l’emploi, sans aucune protection sociale, et sont souvent victimes d’escrocs qui ne leur paient pas leur dû. Ce ne sont pas eux seuls qui y perdent, mais aussi les caisses de l’Etat.