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Nous sommes nombreux qui attendons, depuis longtemps déjà, qu’Ismail Kadaré soit finalement couronné par le Prix Nobel de littérature. Ses œuvres principales ont parcouru le monde, en plus de trente langues, dès les années soixante et soixante-dix du siècle précédent.
Par Predrag Matvejevic
Le Général de l’Armée morte, Les Tambours de la pluie, Le Pont aux trois arches, Le grand hiver, Chronique de la ville de Pierre, Pyramides et certains autres chefs d’œuvres ont fait découvrir un génie au sein d’un État qui fut longtemps opprimé par un régime obscur, cruel, le plus totalitaire et tortionnaire qu’on puisse imaginer. Kadaré était devenu pour certains d’entre nous une lumière inattendue dans la nuit est-européenne, balkanique, albanaise.
La renommée de l’auteur, acquise depuis plus de trente ans, ne posait pas problème. Mais le Comité de prix Nobel se posait la question du comportement de l’auteur dans l’Albanie d’Enver Hoxha, dictateur qui réclamait une obéissance totale de son entourage et une soumission absolue d’une intelligentsia qu’il avait malmenée, torturée, liquidée. « Comment Ismail Kadaré a-t-il survécu dans ces conditions ? » - cette question est à la fois très naturelle et tout à fait injuste. Fallait-il mourir à tout prix, sacrifier à la fois sa vie et son œuvre en disant ouvertement devant son bourreau ce qu’on pense de lui et de sa folie ?
Il est vrai que Kadaré a été l’un des rares écrivains albanais qui pouvait provisoirement « sortir » de sa cage et voyager à l’étranger au sein d’une « délégation » d’écrivains commissaires qui le contrôlaient. « Pourquoi n’est-il pas alors resté dans le monde libre ? », d’aucuns se le demandent. Mais il laissait à chaque fois entre les griffes du tyran les otages les plus chers : sa femme (Héléna Kadare est également écrivain), deux de ses filles, ses parents les plus proches ; ils auraient tous expié pour sa « fuite » et sa « trahison », et ceci de la manière la plus tragique.
Cela a été bien plus compliqué et autrement plus complexe qu’on ne se l’imagine parfois ailleurs, en Europe. Eviter de répondre à la démence du pouvoir fut parfois une sorte de sagesse plus que de tactique, et pas seulement en Albanie. Ismail Kadaré a eu l’occasion de connaître dans sa jeunesse aussi l’Union soviétique, comme boursier de l’Institut Maxime Gorkij à Moscou. Ecrivain précoce et lecteur passionné de Tolstoj et de Dostojevskij, il fut profondément déçu par cette monstrueuse école où l’on enseignait, en premier lieu, une obédience quasi aveugle aux normes de la « partijnost » et du soi-disant « réalisme socialiste » - il nous l’a raconté dans Le crépuscule des dieux de la steppe.
Le destin a voulu, avouait-il plus tard dans son « Invitation à l’atelier de l’écrivain », qu’il connût la littérature avant de connaître la liberté. Il se rendait compte que certains de ses gestes, même timides, produisaient un effet contraire à celui que l’on pouvait escompter. Après la publication de son roman « Le palais des rêves », qualifié en Albanie et à l’étranger d’œuvre hostile au régime, il ne fut pas condamné personnellement mais « on sévit contre les autres intellectuels, dont beaucoup furent relégués et torturés ; on fit répandre partout une psychose de terreur ». Dans ce jeu impitoyable, le régime « semait l’illusion, créait de toutes pièces des groupes fictifs ou des complots inexistants » pour justifier sa pression sur toute la culture ou ce qui portait injustement ce nom.
J’ai rencontré Ismail en émigration, au début des années 1990, en France. Lui venait d’une Albanie qui, avec beaucoup de difficulté, commençait à se libérer de sa tyrannie, moi d’une Yougoslavie qui, naguère relativement libre, se détruisait d’elle-même : l’un et l’autre balkaniques et fiers de l’être, chacun à sa façon ( moi avec une cicatrice due à la perte des parents paternels dans le goulag en Russie). Nous avions le même éditeur à Paris, Fayard, et nous nous voyions presque tous les jours, au Café de Flore ou dans l’appartement d’Ismail au quartier latin. Il me fit lire un jour un de ses textes que je ne connaissais pas, pour faire ensemble une présentation de son œuvre à l’Institut du Monde arabe.
J’en citerai ici un passage, écrit en guise de confession de l’auteur : « Mon œuvre était l’une des plus sombre de ce siècle. Contrastant avec l’optimisme socialiste, le rose mensonger, l’ivresse et l’enthousiasme festifs, elle découpait sa tache noire comme une nuit d’hiver, remplie d’angoisse, de deuil et de visions macabres. Mais aussi, dans le climat haineux des luttes des classes, elle était, malgré son âpreté, dépouillée de toute haine, au contraire empreinte d’une pitié et d’une douleur mystiques. Cela suffisait pour faire un élément de contre-culture, un chant funèbre au milieu des réjouissances stériles ... C’était un défi. Naturellement, comme toute œuvre d’art née dans la violence, celle-ci pâtissait de toutes les déficiences, mutilations, défigurations liées à la monstruosités de l’époque ».
Je lui rappelai à cette occasion une idée chère à André Gide, sur l’art qui naît dans la contrainte, vit de lutte et meurt de liberté. Kadaré continue à écrire, avec le même succès et peut-être la même souffrance, après avoir reconquis sa liberté. Le Comité du Prix Nobel a eu, à côté de lui, d’autres candidats : Kundera que j’ai également soutenu lorsque ces livres ne pouvaient pas être publiés dans son pays, Pamouk qui défie la mémoire turque en lui rappelant le génocide commis sur les Arméniens, mon vieil ami Adonis, poète et poéticien inégalable, et enfin l’heureux lauréat : Harold Pinter qui m’avait aidé, naguère, à dèfendre les écrivains de l’Europe de l’Est en prison.
Je continue à croire que Ismail Kadaré a mérité plus que ces autres candidats - tous excellents - le prix qui porte le nom de Nobel. Prix qui s’est trouvé, plus d’une fois, entre les mains de ceux qui le méritaient probablement bien moins.









