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Le Courrier des Balkans
Dans les Balkans, les vieilles stratégies compromettent l’avenir
Traduit par Mandi Gueguen
Mise en ligne : lundi 6 novembre 2006
Sur la Toile

Une phrase fameuse de Winston Churchill à propos des Balkans, prononcée en Italie pendant la Seconde Guerre Mondiale, semble être toujours d’actualité. Cette phrase dit : « Les Balkans produisent plus d’Histoire qu’ils ne peuvent en consommer ». L’analyse de Predrag Matvejevic, qui craint que « les modestes résultats » obtenus dans l’ex-Yougoslavie ne soient anéantis par de nouvelles tensions.

Par Predrag Matvejevic

Le 20ème siècle a peut-être commencé justement dans les Balkans, à l’été 1914, après l’attentat de Sarajevo qui a provoqué la Première Guerre Mondiale. Ce même siècle a pris fin avec le siège de la même ville, qui dura 1350 jours.

Au début du 21ème siècle et d’un nouveau millénaire, la région des Balkans reste toujours la partie la plus turbulente du continent européen. Cet espace, en grande partie soumis au contrôle international ou à la surveillance de militaires étrangers, ressemble par certains côtés, et dans plusieurs zones, à un protectorat.

En Bosnie-Herzégovine, la partie la plus durement touchée et la plus vulnérable de l’ex-Yougoslavie, ce sont encore une fois les représentants nationalistes qui ont gagné aux récentes élections présidentielles : le Serbe Nebojsa Radmanovic et le Bosniaque musulman Haris Silajdjic. Seule une exception a surpris tant les observateurs étrangers que locaux : l’élection de Zeljko Komsic, un Croate haï par les Croates nationalistes de l’Union démocratique croate (HDZ), qui a été élu avec l’aide d’une partie des voix des Bosniaques musulmans et peut-être aussi des Serbes.

L’État de Bosnie-Herzégovine, comme l’ont défini les accords de Dayton, avec une Republika Srpska, davantage liée à Belgrade qu’à Sarajevo, ne réussit pas à fonctionner comme un véritable ensemble étatique, capable de se gouverner. Les chefs démagogues de cette « république dans la république », dont le plus connu est Milorad Dodik, menacent de séparer cette partie de la Bosnie et d’en faire une partie intégrante de la Serbie. Cela pourrait créer un nouveau foyer d’oppositions et de conflits. Les représentants des institutions internationales ne parviennent pas à convaincre ces politiques de province à arrêter d’entraver l’unité de la Bosnie-Herzégovine.

Encore troublée par la séparation du Monténégro, la Serbie vient d’organiser un référendum qui a confirmé la nouvelle Constitution du pays, dont le texte revendique comme « inaliénable » la souveraineté de la Serbie sur la province, à majorité albanaise, du Kosovo. Les nationalistes ont été certainement déçus des résultats, car seulement 51,6 % des électeurs se sont rendus aux urnes. Et aucun Albanais ne les a accompagnés. Le problème du Kosovo reste encore ouvert, d’autant plus que la Résolution 1244 de l’ONU a donné une définition assez ambiguë de la manière dont le problème sera résolu, en concédant à la population kosovare « une autonomie substantielle au sein de la Serbie ».

Le gouvernement serbe de Kostunica, évidemment soutenu par les partis ultranationalistes, en premier lieu par les partisans de feu Milosevic et de ceux du « voïvode » Seselj, qui attend sa condamnation au Tribunal de la Haye, ne renonce bien sûr à rien. Au point de laisser croire que l’avenir de la Serbie n’est pas en mains sûres.

La Croatie n’accepte pas d’être confondue avec les autres pays des Balkans, malgré le fait qu’une partie importante de son territoire se situe dans la péninsule. Son espoir de rejoindre l’Union européenne en même temps que la Bulgarie et la Slovénie s’évanouit, même si l’économie et le niveau de vie du pays dépasse celui de ces deux pays. Le Premier ministre Ivo Sanader a réussi à se débarrasser de certains membres de la droite ultranationaliste de son parti, l’Union Démocratique Croate (HDZ), mais cela n’a pas suffi pour résoudre de nombreux problèmes, dont ceux des droits de la personne et de la corruption des responsables politiques. Le tracé de la frontière slovéno-croate, aussi bien maritime que continentale, crée de nouvelles tensions qui risquent d’envenimer les rapports entre les deux nations, jusqu’à hier si proches l’une de l’autre. Les discours du ministre slovène des Affaires Etrangères, Dimitrij Rupel, surnommé « le Talleyrand slovène », ont déçu non seulement les nationalistes de la Croatie, mais aussi les penseurs libres, même s’ils ne sont pas nombreux.

Une grande surprise est en revanche venue du Monténégro : l’artisan de la séparation de ce petit pays de la Serbie, Milo Djukanovic, va volontairement quitter, peut-être provisoirement, la direction du gouvernement. Peut-être y a-t-il été incité par des pressions étrangères : suspecté d’affaires illégales, il a surtout été accusé en Italie. Justement, ces jours-ci, les Monténégrins restés en Serbie demandent un statut de minorité nationale.

La Macédoine vit ses crises, obsédée par l’augmentation vertigineuse de la population d’origine albanaise, qui correspond désormais à 25 % de la population globale de la République. Les Albanais de la région du Kosovo et de la Macédoine, en ce moment, sont les nations qui enregistrent le taux le plus élevé de croissance démographique en Europe. Une partie des Macédoniens commence aujourd’hui à regarder vers la Bulgarie, à qui ils sont liés du point de vue linguistique, plus que les autres Slaves du Sud. Ils cherchent en effet, un soutien nécessaire pour survivre.

Chacune de ces situations connaît diverses contradictions, diverses alternatives, qui peuvent remettre en question les équilibres précaires et difficiles à l’intérieur de l’ex-Yougoslavie. Il semble vraiment que la zone balkanique produise plus d’Histoire qu’elle n’en a besoin, comme l’affirmait Churchill. Mais est-ce que tout cela, c’est bien de l’Histoire ? Ou n’est-ce peut-être qu’une petite histoire ? Que ce soit l’une ou l’autre, petite ou grande, une histoire vraie ou une anti-Histoire, événements historiques ou poudre d’événements, en tout cas, les modestes résultats obtenus sur l’échiquier balkanique risquent toujours d’être anéantis. Cela peut nuire à tous les peuples de la région, à leurs voisins et même à l’Europe. Une Europe dont les Balkans ont souvent été la poudrière.

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