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Le Courrier des Balkans
Jovan Divjak : l’éducation construit la Bosnie-Herzégovine
Mise en ligne : lundi 9 juillet 2007
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Le général Jovan Divjak, ancien membre de l’Armée de Bosnie-Herzégovine, a toujours été reconnu comme une grande figure de l’humanisme dans son pays. Aujourd’hui, avec son association « L’Éducation construit la Bosnie-Herzégovine », il tente de créer un environnement favorable pour les jeunes et leur éducation. Jovan Divjak est également membre de la présidence d’honneur du Courrier des Balkans.

Propos recueillis par Haris Hadzic

Quelle expérience retirez-vous de votre service en tant que général des Forces armées de la République de Bosnie-Herzégovine ?

Au départ, je voulais faire mes études soit en pédagogie soit en psychologie, mais je n’en avais pas la possibilité. Alors, j’ai pensé que l’école militaire serait le meilleur choix, et en effet cela m’a permis d’apprendre beaucoup sur tout ce qui porte sur l’âme, les êtres humains... Pendant mes études, j’y ai mis du mien pour acquérir le plus de connaissances possible, et aider les autres tant que je pouvais.

Il en était de même durant la guerre, puisque je n’étais pas vraiment en position de participer à la planification ni à la mise en œuvre d’opérations militaires. J’ai toujours aimé travailler avec les gens. Le contact humain est une chose qui reste gravée dans la mémoire, qui ne disparaît jamais. L’action la plus altruiste que j’aie jamais entreprise, c’est d’avoir été du côté de ceux qu’on a menacés. Conscient du fait qu’un soldat a besoin d’un supérieur dans les moments les plus durs, j’ai décidé d’être là pour ce soldat. Citoyens, médecins, comédiens, boulangers..., on a tous besoin de soutien. C’est pourquoi je me suis engagé dans ce sens-là.

En premier lieu, je m’aidais moi-même. L’homme ne peut aider autrui avant de s’aider lui-même. Même aujourd’hui, quand je me promène dans la rue, on m’arrête pour me dire bonjour, me demander si je me souviens « de cette nuit d’orage, où vous nous avez ramené des cigarettes »... Voilà donc mes souvenirs. Or, si je me mets à raconter ma vie, je dois mentionner les trois moments les plus heureux de ma vie. Le premier, c’est celui où ma femme et moi sommes allés chez le gynécologue, et qu’il a constaté qu’elle était enceinte ; le deuxième, c’est la période 1992-1995, où, à mon avis, j’ai réalisé le meilleur de ma vie tant professionnelle que privée. Le troisième, bien sûr, c’est le jour où je me suis mis à aider les enfants sinistrés par la guerre, qui, plus que n’importe qui d’autre, ont besoin d’une main et d’un mot de soutien.

Je dirais que tout ce que j’ai fait de bien dans ma vie me revient maintenant, les gens qui me connaissent, quand ils me voient dans la rue, m’abordent pour me dire bonjour. Ils me rappellent toujours quelque chose de grand et d’humain. Et c’est exactement cela que j’ai appris au cours de mes 18 ans de formation militaire et à travers le travail avec mes élèves de l’école militaire. À l’Académie, on nous a fait découvrir la pédagogie et la psychologie. J’ai beaucoup réfléchi sur la formation des jeunes soldats. J’ai toujours insisté beaucoup sur cet aspect car l’acquisition de compétences, c’est le contact avec les humains, l’ouverture et l’enthousiasme envers l’acquisition de nouvelles connaissances.

L’homme a besoin de conversation. Tout être humain veut bien s’exprimer et échanger ses expériences avec autrui. Vous savez, beaucoup de boursiers ne viennent ici que pour récupérer leurs mensualités. Et dès que vous leur demandez de faire quelque chose pour l’Association, ou de participer à quelque activité que nous organisons, ils hésitent. Rien que parler aux gens, cela ouvre des possibilités. Il est possible de faire sortir d’un enfant des capacités dont il n’est même pas conscient. C’est pourquoi le travail philanthrope est le plus difficile, mais, en même temps, il donne le plus de plaisir.

Vous venez de répondre, dans une certaine mesure, à la question que je voulais vous poser. D’où viennent votre enthousiasme, votre volonté inépuisable d’aider les enfants ?

Cela vient sans doute du temps où j’étais gamin moi-même. J’ai grandi dans une famille incomplète. Mes parents ont divorcé, de sorte que nous, les trois enfants, étions livrés à nous-mêmes et devions nous débrouiller seuls dans la vie. Quelques-uns de mes camarades ont grandi dans des orphelinats, et moi, je me suis lié d’amitié avec eux. Quelques-uns parmi eux ont très bien réussi dans la vie, notamment Milan Galic, footballeur de l’ex-Yougoslavie. Un autre est devenu homme de lettres. Donc, je connais bien ces jeunes hommes, et je sais bien ce dont ils avaient besoin.

Je suppose qu’il en est de même aujourd’hui, puisque ce sont toujours les enfants qui souffrent le plus. Beaucoup d’enfants ont perdu leurs parents ou sont morts. Cela fait qu’il y a beaucoup de jeunes gens qui ont besoin de soutien et de compréhension. Parfois, j’essaie d’expliquer aux enfants que la vie est impitoyable. Je veux leur montrer la bonne voie, même sans être sûr qu’ils sauront l’apprécier. Je sais que je ne peux tout faire, et, si j’arrive à mener 5 enfants sur 1000 sur la bonne voie, je serai plus que content.

J’ai une attitude très positive dans la vie, envers tout ce qui m’entoure. Je puise mon énergie dans la sagesse des philosophes. Je note celles qui me plaisent. « Agis chaque jour comme si c’était le dernier ; l’un de ces jours tu auras raison », dit Goebbels. « Je pense donc je suis », dit Descartes. Je suis marié depuis 48 ans. Mon épouse se plaint chaque matin de sa migraine. Moi, par contre, tout en étant moi aussi à l’âge où l’on a souvent mal quelque part, je ne me permets pas d’y penser. Dès le moment où j’ouvre les yeux le matin, je regarde quel temps il fait, je réfléchis à ce que je vais mettre, à qui je vais rencontrer en me promenant dans l’allée. Souvent je fais de longues promenades, jusqu’à Kozja Cuprija, ce qui fait environ 5 km de marche. J’aime boire un coup, mais jamais trop. Je ne fume pas. Tout cela me remplit d’énergie, et contribue à ce que je veuille toujours améliorer les choses.

Comment vous est venue l’idée de fonder cette association ?

Chaque pays en paix voit l’importance de l’éducation. Considérons un peu le cas de l’Irlande, qui, après la Seconde Guerre mondiale était une communauté pauvre, avec un pourcentage effroyable de gens illettrés. C’est grâce à ses ministres qui ont vu très clairement l’importance de l’éducation dans le développement du pays que l’Irlande est devenue ce qu’elle est aujourd’hui.

Voilà pourquoi, lors de l’assemblée fondatrice de l’association, le 28 juin 1994, nous avons choisi le nom « L’Éducation construit la Bosnie ». Nous étions environ 60 au Kamerni Teatar, et nous avions tous préparé les pièces, les sceaux, nécessaires à la fondation de l’association. Alors, la mère de M. Lagumdzija nous a rappelé d’y rajouter le nom d’Herzégovine, de sorte que, finalement, nous étions arrivés au nom de « L’Éducation construit la Bosnie-Herzégovine » (Obrazovanje gradi BiH) [1]. L’idée de base de notre association était « les enfants des victimes de la guerre - notre souci permanent ».

Tout au départ, mes amis de France m’ont aidé à publier un livre. En fait, c’est mon journal de guerre et de la période post-guerre dont je n’avais jamais songé pouvoir faire un vrai livre. Or, en mars 2004, avec l’aide de Madame Florence La Bruyère, le livre intitulé Sarajevo mon amour est finalement paru. Les revenus de cette publication ont été entièrement consacrés aux enfants de victimes de la guerre.

Aujourd’hui, les gens disent les enfants ne souffrent plus des conséquences de la guerre. Ce n’est pas vrai. Étant donné que la guerre a fini en 1995, les enfants de victimes de la guerre ont aujourd’hui environ 12 ans, et ils ont besoin d’aide. Quand nous en avons les moyens, nous fournissons une aide aux enfants doués. Tout simplement, dans ce pays où il y a 20% d’analphabètes, nous n’avons pas d’autre solution que l’éducation.

Mais la fonction de président de l’association « L’Éducation construit la Bosnie-Herzégovine » est loin d’être le seul poste que vous ayez occupé après-guerre. Il y a peu de temps, nous sommes tombés sur votre CV, qui est conséquent. Pourriez vous nous expliquer de quoi il s’agit exactement ?

Il y a une mauvaise administration dans l’État, et, par ailleurs, du sport. En de telles circonstances, il est nécessaire d’attribuer les postes de responsabilité à des gens d’une grande habileté, notamment dans les domaines de la culture et du sport. C’est pourquoi j’ai été très honoré d’être admis dans l’association « Conseil d’intellectuels Cercle 99 ». Pendant la guerre, j’étais président de l’association de basketball. J’étais aussi le président de l’Association sportive de tir à l’arc pendant un an et demi. On m’a offert le poste, et je l’ai accepté. J’espérais pouvoir user de mon autorité afin de trouver des fonds pour l’association, parce que, tout compte fait, cela fait partie intégrante du travail de président. Or, le jour où je me suis rendu compte que je ne pouvais contribuer à l’association de cette manière, j’ai démissionné. Alors, j’ai compris que mon engagement dans l’association « L’Éducation construit la Bosnie-Herzégovine » me suffisait pleinement. Des étrangers me posent souvent la question de savoir de quel parti politique je suis ; je leur dit tout simplement que je suis du parti des enfants, c’est ma seule opinion politique.

Quelles sont les associations de l’étranger avec qui « L’Éducation construit la Bosnie-Herzégovine » a réalisé des échanges ? Comment ces échanges se sont-ils produits ?

C’était encore pendant la guerre que de nombreux journalistes du monde entier se sont mis à nous fréquenter régulièrement. J’ai même une liste ici, cela fait environ 800 journalistes qui sont venus m’interviewer jusqu’aujourd’hui. Bien sûr, les nouvelles relatives aux activités de notre association se sont vite répandues grâce à eux à travers toute l’Europe, même jusqu’aux États-Unis. Nous sommes un pilier de la vie associative pour de nombreuses personnes et organisations. L’une de ces organisations est « Pour que vive Sarajevo » d’Albertville. C’est avec un profond regret que nous avons appris que cette association a été dissoute. Leurs bénévoles ont été les premiers à nous apporter leur soutien en 1993. Ensuite, il y a Georges Brun, qui est venu à Sarajevo 35 fois pendant la guerre. C’est d’ailleurs grâce à notre association qu’il a reçu la Croix de la Ligue internationale des humanistes de Sarajevo. Il y en a, bien sûr, d’autres, par exemple le « Forum pour la démocratie dans les Balkans » de Grenoble, « Meses per Bosnia » d’Espagne, « Mirsad » de Lyon, et de nombreuses ONG de Nantes, Toulouse, et même dans d’autres pays d’Europe ; Belgique, Norvège, Suède, Danemark, Italie, Pays-Bas... Nous entretenons toujours de bonnes relations avec eux. Il y en a qui viennent nous rendre visite chaque année et qui participent au régulièrement à la marche « Nezruk-Srebrenica » depuis 5 ans déjà.

De quel type d’aide les enfants de victimes de la guerre ont le plus besoin ?

D’après les données de l’Organisation mondiale de la Santé, à présent, en Bosnie-Herzégovine, les gens en état de stress post-traumatique sont au nombre d’un million et demi. Ces conséquences ne peuvent jamais être complètement éradiquées. Dans ce contexte, le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) nous aide à mettre en place des ateliers psycho-sociaux. L’argent n’est pas le seul moyen de fournir une aide à quelqu’un. Ces enfants grandissent, se marient, fondent des familles, tout en étant remplis d’amertume et de colère. Malheureusement, ces enfants qui ont de très grandes attentes dans la vie finissent souvent par tomber dans une déception profonde. Donc, pour concrétiser, le type d’aide dont nos protégés ont le plus besoin, c’est une aide psycho-sociale.

Y a-t-il quelque chose d’autre que vous aimeriez partager avec notre public ?

L’éducation, l’éducation, rien que l’éducation. Tout cela est écrit dans les livres religieux. « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que les autres te fassent ». Soyons tolérants. Il faut savoir aimer, aimer les autres, les livres, son entourage. Le patriotisme, c’est de la propagande. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour moi-même. Aucun soldat ne luttait pour la patrie, sinon pour soi et sa famille. Il ne faut jamais céder à des idéologies.

[1] cf. le site internet de l’association : www.ogbh.com.ba/fr/.

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