Le dernier meunier du village : une tradition en voie d’extinction dans le sud de la Serbie

Le dernier meunier du village : une tradition en voie d’extinction dans le sud de la Serbie

Il est encore tôt quand le bruit sourd des meules commence à résonner dans la vallée. Dans un petit village accroché aux collines du sud de la Serbie, une silhouette solitaire pousse la porte de bois d’un vieux moulin à eau. Dragan Stojković, 74 ans, est le dernier meunier de sa région. Chaque matin, il relance une machine oubliée du monde moderne, perpétuant un savoir ancestral que plus personne ne semble vouloir apprendre.

Un moulin qui parle encore le langage du vent

Le moulin de Dragan est un bâtiment de pierre et de bois, posé au bord d’un ruisseau qui serpente entre les noyers. Il date de 1863, selon les archives locales, mais pourrait être bien plus ancien selon les habitants. Le mécanisme, entièrement alimenté par la force de l’eau, fait tourner deux lourdes meules de granit qui broient lentement le blé, le maïs ou l’orge apportés par les villageois.

« Ce moulin, c’est un être vivant », confie Dragan en posant la main sur l’axe central. « Il respire avec l’eau, il parle avec les pierres. »

Il y a encore trente ans, on comptait une douzaine de moulins dans la région de Vlasina. Aujourd’hui, celui de Dragan est le dernier à fonctionner. Les autres ont été abandonnés, emportés par les crues ou transformés en résidences secondaires.

Une tradition transmise de père en fils

Dragan n’a jamais vraiment choisi cette vie. Il est né dans le moulin, au-dessus de la chambre des meules, dans une pièce où le bruit du grain qui tombe berçait son sommeil d’enfant. Son père, Radomir, lui a appris à écouter le son du frottement des pierres, à sentir la finesse de la farine entre les doigts, à réparer les engrenages avec des outils faits maison.

« Mon père disait toujours : si tu veux nourrir les hommes, commence par respecter le grain », se souvient-il.

Mais Dragan n’a pas eu de fils. Sa fille vit à Niš, à plus de 100 kilomètres, et travaille dans une entreprise de télécommunications. Elle ne reviendra pas. Comme la plupart des jeunes du village, elle est partie après le lycée, attirée par la ville, les études et une vie plus confortable.

Le moulin face au temps qui passe

L’intérieur du moulin est sombre, parfumé de bois ancien, de farine et d’humidité. Des sacs de jute s’empilent contre les murs, remplis de céréales locales. Dragan travaille seul, six jours sur sept, parfois douze heures d’affilée. Il n’a pas de site internet, pas de terminal de paiement. Les gens viennent avec leurs sacs, paient en espèces ou en troc : un pot de miel, quelques œufs, un morceau de fromage.

« Je ne gagne pas grand-chose, mais je vis. Et je nourris les gens du coin », dit-il avec un sourire fatigué.

En 2023, il a moulu environ 12 tonnes de céréales, principalement du maïs et du blé. Une goutte d’eau dans un marché dominé par les grandes minoteries industrielles, mais une goutte qui a du goût, affirment ses clients.

« La farine de Dragan, c’est autre chose. Elle sent le vrai, elle fait lever le pain comme avant », assure Marija, une habitante du village voisin.

Une mémoire vivante en péril

En Serbie, les moulins à eau traditionnels sont classés au patrimoine culturel immatériel depuis 2012. Pourtant, aucune aide concrète n’est venue jusqu’à celui de Dragan. Il a bien reçu la visite d’un fonctionnaire du ministère de la Culture, il y a cinq ans, mais depuis, plus rien.

« Ils prennent des photos, ils posent des questions, puis ils disparaissent », soupire-t-il.

Selon une étude de l’Université de Belgrade, il resterait moins de 30 moulins à eau en fonctionnement dans tout le pays. La plupart sont en ruine ou servent de décor pour les touristes. Très peu continuent à produire de la farine de manière régulière.

« Ce n’est pas seulement un métier qui disparaît, c’est une mémoire, un lien avec la nature, avec le temps », explique Jelena Petrović, ethnologue à l’Institut du patrimoine rural.

Une résistance silencieuse

Dragan ne parle jamais de retraite. Il sait que le jour où il s’arrêtera, le moulin s’arrêtera aussi. Il a songé à former un apprenti, mais personne ne s’est présenté. Trop dur, trop sale, trop lent, disent les jeunes.

Alors il continue, avec ses gestes précis, son regard calme, sa solitude peuplée de souvenirs.

« Parfois, je parle au moulin. Je lui dis : tiens bon, on est encore là tous les deux. »

Il a réparé lui-même la roue hydraulique l’an dernier, en remplaçant les pales une à une. Il a aussi renforcé le toit avec des tuiles récupérées d’une maison abandonnée. Chaque réparation est une bataille contre l’oubli.

Et après ?

Que deviendra le moulin quand Dragan ne sera plus là ? Personne ne le sait. Peut-être s’effondrera-t-il doucement, envahi par la mousse et le silence. Ou peut-être qu’un jour, quelqu’un poussera à nouveau cette porte de bois, intrigué par le murmure de l’eau et l’odeur de la farine.

« Il faut que quelqu’un revienne », espère Dragan. « Pas pour moi, mais pour que le moulin continue à parler. »

Dans le grondement discret des meules, il y a encore une histoire à raconter. Encore faut-il que quelqu’un l’écoute.

L’auteur a utilisé l’intelligence artificielle pour approfondir cet article.

5 commentaires sur “Le dernier meunier du village : une tradition en voie d’extinction dans le sud de la Serbie

  1. Ce récit de Dragan est poignant. Il montre à quel point il est essentiel de préserver nos traditions et notre patrimoine pour les générations futures.

  2. C’est fascinant de voir comment un moulin peut incarner une telle histoire. Mais qui prendra la relève pour préserver cette tradition ?

  3. Fevza, cet article est un hommage touchant au savoir-faire ancestral. La résistance de Dragan face à l’oubli est vraiment inspirante.

  4. C’est triste de voir notre patrimoine disparaitre à cause de l’indifférence. Les jeunes ne s’intéressent même plus à ces métiers anciens.

  5. Fevza, cet article soulève une réalité touchante. Le moulin représente non seulement une tradition, mais un lien essentiel avec notre patrimoine. Bravo pour ce beau témoignage !

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