Nichés entre les sommets escarpés et les vallées brumeuses du nord de l’Albanie, quelques dizaines de familles mènent une existence que le reste du monde a presque oubliée. Là où les routes s’arrêtent, là où les hivers durent six mois, ils persistent, contre vents, neiges et isolement. Ce sont les derniers habitants des montagnes maudites, les Accursed Mountains. Et leur quotidien ressemble à un voyage dans le temps.
Des villages suspendus hors du temps
Dans la région de Tropojë, à la frontière du Monténégro et du Kosovo, les montagnes s’élèvent comme des murailles. Les villages comme Theth, Valbonë ou Curraj i Epërm y sont perchés à plus de 1 000 mètres d’altitude. L’accès y est difficile, parfois impossible en hiver. Les routes deviennent des torrents de glace, les ponts disparaissent sous la neige.
« Ici, on vit avec les saisons, pas avec l’horloge », raconte Arben, 67 ans, qui n’a jamais quitté son village natal de Nikç. « L’hiver, on se coupe du monde. Il faut avoir tout préparé avant novembre : le bois, la farine, les médicaments. Sinon, on ne tient pas. »
Les maisons sont en pierre, souvent centenaires. L’électricité est instable. L’eau vient des sources, glacées et pures. Pas de supermarché, pas de médecin à proximité. Le plus proche hôpital est à plus de trois heures de piste, si la météo le permet.
Une vie rythmée par la montagne
Ici, tout tourne autour de la montagne. Elle nourrit, elle protège, elle isole. Les hommes élèvent des chèvres, des moutons, parfois quelques vaches. Les femmes cultivent de petits potagers, sèchent les herbes médicinales, préparent le pain au feu de bois.
« On vit avec peu, mais on vit bien », affirme Lirika, 42 ans, mère de quatre enfants. « Mes enfants vont à l’école quand la route est praticable. Sinon, je leur fais classe à la maison. On apprend la nature, les plantes, les étoiles. »
Le téléphone portable capte rarement. Internet est un luxe réservé à quelques maisons équipées de panneaux solaires. Pourtant, les jeunes utilisent WhatsApp pour rester en contact avec leurs cousins partis à Tirana ou à l’étranger. Mais peu veulent rester.
Selon les dernières estimations, moins de 2 000 personnes vivent encore dans cette région montagneuse, contre plus de 10 000 dans les années 1980. L’exode rural a vidé les hameaux. Beaucoup de maisons sont abandonnées, envahies par les ronces.
L’écho d’un passé de vendetta
Les montagnes du nord albanais ne sont pas seulement connues pour leur beauté. Elles portent aussi la mémoire du Kanun, un code coutumier ancestral qui régissait la vie sociale et la justice. Jusqu’à récemment, les vendettas, ou gjakmarrja, y étaient encore pratiquées.
« Mon grand-père a vécu caché pendant dix ans à cause d’une vendetta », confie Besnik, 34 ans. « C’était avant. Aujourd’hui, on veut la paix. Mais la peur est restée. »
Le Kanun, codifié au XVe siècle, imposait des règles strictes sur l’honneur, la famille, la terre. Bien que l’État albanais ait interdit ces pratiques, certains conflits anciens subsistent, transmis comme des cicatrices invisibles.
L’église de Theth, construite en 1892, est devenue un symbole de réconciliation. C’est là que les familles se retrouvent parfois pour mettre fin à des querelles vieilles de plusieurs générations.
Une nature aussi sublime qu’impitoyable
Les paysages du nord de l’Albanie sont d’une beauté à couper le souffle. Forêts de hêtres, lacs glaciaires, falaises abruptes. Mais cette nature est aussi rude. Chaque année, des avalanches coupent les villages. Les ours et les loups rôdent parfois près des bergeries.
« En février dernier, une tempête a détruit notre toit », se souvient Drita, 59 ans. « On a dormi dans la grange pendant deux semaines. Personne ne pouvait venir nous aider. »
Malgré les risques, les habitants développent une relation presque mystique avec leur environnement. Ils connaissent chaque sentier, chaque cri d’oiseau, chaque changement de vent.
En 2023, la région a enregistré des températures allant jusqu’à -20°C. Pourtant, aucun habitant n’a quitté son foyer. Pour eux, partir serait comme trahir leurs racines.
Le tourisme, une bouffée d’air… ou une menace ?
Depuis quelques années, les montagnes albanaises attirent des randonneurs du monde entier. Le sentier de Valbonë à Theth est devenu célèbre, classé parmi les plus beaux treks d’Europe.
« L’été, on voit plus de touristes que de vaches », plaisante Gëzim, 28 ans, qui a ouvert une petite auberge avec sa sœur. « Ça nous aide à vivre. Mais on ne veut pas devenir comme les Alpes. »
Le développement du tourisme apporte de l’argent, mais aussi des tensions. Certains craignent que la culture locale se dilue. D’autres y voient une chance de survie.
En 2022, plus de 30 000 visiteurs ont parcouru les sentiers du nord albanais. Un chiffre en forte hausse, mais encore loin des flux touristiques massifs.
Les autorités locales tentent de réguler les constructions, de préserver l’architecture traditionnelle. Mais l’équilibre reste fragile.
Une mémoire vivante qui s’efface lentement
Chaque maison, chaque pierre, chaque sentier raconte une histoire. Mais ces histoires risquent de disparaître avec ceux qui les portent.
« Mon fils vit à Durrës, il ne reviendra pas », murmure Nora, 81 ans, en caressant une photo jaunie. « Moi, je resterai ici. Je suis née avec la montagne, je mourrai avec elle. »
Les écoles ferment faute d’élèves. Les anciens meurent. Les jeunes partent. Pourtant, certains reviennent, portés par une nostalgie tenace. Ils restaurent les maisons, relancent les traditions, organisent des festivals.
Mais pour combien de temps encore ?
Quand les derniers habitants auront disparu, que restera-t-il de cette vie à flanc de montagne ? Des ruines balayées par le vent ? Ou un souvenir précieux, transmis de bouche à oreille comme une légende ?
L’auteur a utilisé l’intelligence artificielle pour approfondir cet article.

Originaire de Pristina, Fevza est une experte en géopolitique ayant travaillé avec plusieurs ONG internationales. Son expertise dans les relations internationales et les enjeux migratoires offre une perspective unique sur les dynamiques transfrontalières des Balkans.






Ces villages oubliés en Albanie témoignent d’une vie simple mais riche en traditions. Leur mémoire mérite d’être préservée, pas seulement par des touristes, mais par nous tous.